dimanche 1 février 2026

LES ZONES GRISES DE LA FOI

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Par Eric Ruiz

 

Jésus-Christ, comment a-t-il pu connaître un moment ténébreux lors de son passage dans le jardin de Gethsémani ? Lui qui est lumière… comment peut-il être touché par les ténèbres ?


Gethsémani intrigue fortement les chrétiens. Ce lieu dérange, il déstabilise. La raison tient à la fragilité du Christ qui renvoie les croyants à un malaise profond.  Ce malaise provient de la représentation qu’ils se font du fils de Dieu. Lui, qui possède la puissance de Dieu comment peut-il vaciller ? Peut-il faillir comme un simple être humain ? C’est du Père directement qu’il tient toute sa force. Si le Fils de Dieu perd pied, comment pouvons-nous ne pas nous effondrer nous aussi ?

Car s’il peut défaillir… vers quels saints se tourner pour y puiser sa force ?

Les catholiques ont leurs réponses. Ils ont trouvé une foule de saints pour intercéder, une figure pour chaque combat difficile. Pour lutter contre l’alcoolisme on prie Notre Dame de Guadeloupe. Pour acquérir de la sagesse, c’est Notre Dame des lumières. Saint Christophe pour la protection d’un voyage ; contre les envoutements, Saint Cyprien ; on prie de même Saint Paul contre les angoisses et la peur, etc.

N’ont-ils pas confondu la créature avec le créateur ? Car Jésus est le seul chemin. Se fier à un autre c’est prendre un autre chemin, même si cette personne incarnait autrefois une onction et des valeurs supérieures de piété.

Si ce qu’a vécu Jésus avant d’être trahi a tant déstabilisé les croyants (rappelez vous, Pierre ira jusqu’à renier Jésus trois fois après qu’il fut arrêté et emmené devant les autorités) c’est sans doute parce que la vison chrétienne repose surtout sur un manichéisme absolu : c’est soit la lumière ou les ténèbres. On est soit dans l’un, soit dans l’autre. Le royaume des ténèbres c’est Satan. Le royaume de la lumière c’est Dieu. Entre les deux c’est le vide absolu, le néant. Le grand prêtre qui a reçu des hommes l’autorité pour juger les péchés ne lésine pas. La sainteté ou l’hérésie.

Or, il y a des fluctuations comme des moments de clair obscur. Un ciel bleu lumineux peut se couvrir de nuage comme la pleine lune éclaire la nuit. La nuit elle aussi est passagère et ne dure que quelques heures avant que le soleil ne vienne poindre ses rayons du matin. Pour Jésus les ténèbres de Gethsémani ont été son lot un court instant avant que la lumière luise encore plus fort.

Les personnes catégoriques sur leur état, celles qui croient dans une foi absolue souffrent énormément. Dès la moindre épreuve qui les touche ou qui touche un de leur proche, ça y est, elles discernent qu’elles sont dans les ténèbres. Satan est devenu leur maître, le péché les lient, elles ont besoin d’une délivrance, d’un exorcisme. Ou alors, ces croyants ne voulant pas être juger par les autres, cachent leurs épreuves et préfèrent simuler une foi constante, une joie permanente, une paix inébranlable. Mais au fond d’eux, ils luttent pour garder un semblant de vérité. La foi ce n’est ni la culpabilisation, ni la dissimulation.

La vie de foi, ce n’est pas blanc ou noir. Ce n’est pas un verdict : «  destiné à l’enfer » ou  « destiné au paradis », ou encore pour les meilleurs « voué à être à la droite de Dieu ».

La tradition chrétienne identifie systématiquement le blanc à la sainteté.  Ceux qui ont été baptisés ont été lavés de leurs péchés. Leur vêtement est par conséquent blanc. Il ne peut plus exister d’autres couleurs.

Or, Il y a des zones d’ombres passagères. Le gris est un état que tous les chrétiens connaissent maintes et maintes fois. Faut-il en avoir honte ? Faut-il le cacher comme une malédiction ?

Qui, malgré sa foi n’a pas connu des états de confusion ? Un cœur partagé ? Des moments de tristesse, d’angoisse, une perte de courage, une désillusion, un abattement ?

Jésus n’a-t-il pas dit lui-même à ses disciples avant qu’ils soient troublés et anéantis par ce qui allait se produire à Golgotha: « Vous aurez des épreuves difficiles, mais prenez courage j’ai vaincu le monde »

Il est curieux de constater que pour les choses du monde des chrétiens semblent éclairés. Ils critiquent la vision très simpliste d’une société à deux clans opposés. Le clan du bien : les démocrates modérés et le clan du mal : leurs opposants qualifiés d’extrême gauche ou de d’extrême droite. Ils réfutent le jugement hâtif ; comme celui de considérer une personne bonne ou mauvaise simplement sur une l’opinion qu’elle se fait en faveur d’une cause. Ils s’offusquent par exemple contre cette haine raciste selon laquelle défendre la cause d’Israël, fait de soi un sioniste ou défendre la cause des habitants de Gaza fait de soi un pro Islam. Ces croyants éclairés critiquent le manque de nuance de cette vision et parlent même d’un problème d’intelligence. Mais dès que l’on parle avec eux de religion, ils adoptent une vision binaire. Ils gomment alors les espaces intermédiaires, les nuances. On est vite catalogué soit dans la lumière, soit dans l’obscurité absolue. Ce sont des aveugles qui critiquent d’autres aveugles.

Oui, un état d’aveuglement peut toucher un homme de foi. Mais l’est-il forcément pour toujours ? Pour certains oui cela sera leur sort parce qu’ils ont blasphémé contre l’Esprit Saint. Mais leur jugement ne nous appartient pas. Et puis, pour beaucoup, l’aveuglement reste temporaire et partiel. Ils voient clair sur certains points mais une part de l’Evangile leur reste voilée.  

« Il vous a délivrés de la puissance des ténèbres. » (Colossiens 1:13). Les ténèbres peuvent nous toucher momentanément. Mais ces ténèbres ont perdu leur puissance. Ils ne nous maintiennent pas la tête sous l’eau indéfiniment et surtout ils ne peuvent nous détruire.

Si les « Les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière. » (Jean 3:19) ce n’est plus le cas pour ceux qui aiment Dieu. Ils préfèrent la lumière. Ils viennent et reviennent toujours vers elle.

Tandis que ceux qui aiment les ténèbres manifestent le contraire, ils reviennent toujours vers l’obscurité. Ils sont antéchrists et les ténèbres sont ce qu’ils préfèrent.

Pour certains le gris est un passage pour aller vers le blanc lumineux, tandis que pour d’autres, le gris n’est qu’un passage pour revenir au noir ténébreux.

Aussi pour les enfants de la lumière, ils peuvent traverser cet « entre deux » sans être perdus pour autant.

Alors, nous n’avons pas à nous inquiéter quand ils défaillent. Nous sommes avertis que cela doit arriver. Aussi nous avons la mission de les soutenir, de les encourager, de les exhorter pour qu’ils retrouvent le chemin de la lumière plus rapidement.

Jésus (pour certains) serait en train de mentir quand il dit à ses disciples avant d’aller dans le jardin de Gethsémani : « Vous, vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes épreuves; » (Luc 22 :28). Jésus sait :

qui parmi les disciples allait le trahir, ensuite,

qui allait s’endormir au lieu de prier avec lui,

qui allait fuir et

qui allait le renier par trois fois au chant du coq. 

Ont-ils persévérer à ce moment avec lui ? Non à priori.

Mais Dieu ne regarde pas quand nous trébuchons. Il tient compte des moments où nous allons vers la lumière et il tient compte des actes lumineux que nous faisons. « Le Seigneur dit: Simon, Simon, Satan vous a réclamés, pour vous cribler comme le froment. 32Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point; et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères. » (Luc 22 :31-32). Jésus sait très bien que la foi humaine n’est pas dans une lumière absolue. Il sait que des nuages viendront assombrir le ciel.  Que la repentance et la conversion permettront un retour lumineux. Et c’est ainsi que la lumière sera toujours présente. Simon Pierre reviendra toujours vers la lumière pour affermir ses frères.

Jean, lorsqu’il écrit sa première épitre sait aussi que lorsqu’on donne accès au péché, on marche dans les ténèbres : « Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres, il marche dans les ténèbres, et il ne sait où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux. »(1 Jean 2 :11). Que fait Jean ici ? Condamne-t-il ceux qui haïssent ou bien les exhorte-il à se comporter différemment pour marcher dans la lumière ? Jean commence le deuxième chapitre ainsi : « 1Mes petits enfants, je vous écris ces choses, afin que vous ne péchiez point. » Il ne dit pas de condamner et d’excommunier ceux qui marchent dans les ténèbres. Mais il incite chacun à revenir à ce qu’il a reçu au départ, à revenir à son onction pour demeurer en Christ. Son exhortation est un vrai plaidoyer à demeurer en Christ en se détournant des séductions du monde (v 15).

En lisant ce chapitre de Jean, moi je me sentirai repris si j’éprouvais une aversion contre un frère. L’esprit de repentance me saisirait. Je souhaiterai lui demander pardon ou réparer au plus vite cette faute. Remarquez bien que Jean s’adresse à de veritables croyants pour qu’ils sortent de leurs zones grises afin d’aller vers le blanc lumineux. Jean n’exhorte pas les autres. Aux autres, il dit qu’ils sont partis parce qu’ils ne supportaient plus la lumière. « Il y a maintenant plusieurs antéchrists…19Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous, mais cela est arrivé afin qu'il fût manifeste que tous ne sont pas des nôtres. ».

***Ce retour à la lumière en quittant nos zones grises, Jean en fait un nouveau commandement.

« 8Toutefois, c'est un commandement nouveau que je vous écris, ce qui est vrai en lui et en vous, car les ténèbres se dissipent et la lumière véritable paraît déjà ».

Ce verset  est essentiel à comprendre En Dieu comme en chacun de ceux qui croient en lui se trouve une zone ténébreuse qui se dissipe pour que la lumière véritable paraisse. Et d’ailleurs, c’est au moment où les ténèbres se dissipe que la lumière est la plus forte.

La lumière véritable finit toujours par paraître, dit Jean. Pour ceux qui aiment Dieu, même lorsque le gris s’installe, la lumière finit toujours par reprendre sa place parce qu’elle a été mise en chacun de ceux qui croient. Le commandement c’est de ne cesser de croire que la lumière véritable est déjà là. C’est de croire aussi que nos ténèbres, ces zones grises sont déjà du passé. Croyons que Dieu ne cesse de rallumer ce qui a été pour un temps obscurcie.

Dieu ne nous évalue pas sur nos épreuves, mais sur la soif de notre cœur à le chercher malgré nos déboires et nos souffrances. Alors, comment regarder nos zones grises? Comme des passages, Comme des appels. Ce sont des espaces où la lumière nous saisira pour nous faire grandir.

1 Pierre 5 :10 : « Le Dieu de toute grâce, qui vous a appelés en Jésus-Christ à sa gloire éternelle, après que vous aurez souffert un peu de temps, vous perfectionnera lui-même, vous affermira, vous fortifiera, vous rendra inébranlables. »

La réponse essentielle est finalement celle‑ci :
Et si le chemin vers la lumière passait justement par ces zones grises que nous redoutons tant?

La foi n’est pas évaluée à l’absence de chute mais à la direction du cœur.

Et c’est ainsi que nous marchons sur les pas de notre guide souverain.  Nous faisons comme Jésus, nous traversons les ténèbres sans en être contaminé.
Alors, comprenons bien que le gris est un lieu de passage, pas une destination.

Accueillons nos fragilités sans les dramatiser, ni les diaboliser.
Soutenons ceux qui trébuchent au lieu de les juger, de les cataloguer, puis de les abandonner.

Aimer, ne cessons d’aimer en toutes circonstances, bonnes ou mauvaises. Quitter ses zones grises se fait en arrêtant un travail dur et pénible pour entrer dans son sabbat. Un sabbat c’est un lieu de repos.  Ce repos est en Christ et ce jour et un nouveau jour, un nouveau commencement. Car c’est dans ce sabbat que la lumière brille au plus fort. Ce jour de fête ou de célébration marque un vrai temps de repos, de paix de plénitude, sans oublier de guérison.

Amen