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Par Eric
Ruiz
1.
Le démon
appelé : préjugé
Jean 7 :24 :« Ne jugez pas selon l'apparence, mais jugez selon la justice ».
Ce verset
semble tellement irréel ! Nous sommes par nature des êtres remplis de
préjugés. C’est pourquoi nous passons beaucoup de temps à évaluer, à classer et
à comparer. Et dans les assemblées chrétiennes, les préjugés sont loin d’être
bannis. Les jugements sont légion concernant le degré de pureté ou de souillure
des frères et des sœurs.
Les uns
bien habillés, soignant leur présentation, remplis de paroles douces et
bienveillantes paraissent libres du péché, tandis qu’un autre se présentant le
crâne à moitié rasé, les membres tatoués avec un langage cru et cabossé, part
déjà avec des préjugés très négatifs. S’est-il vraiment libéré de tous les
péchés que son corps et son allure trahiraient ? Son passé est-il vraiment
derrière lui comme il le confesse?
Mais
depuis quand l’apparence révèle-t-elle l’état du cœur ?
L’Eglise
qui devrait être un hôpital, trop souvent ressemble à un tribunal. Et ce
tribunal révèle alors que les accusateurs qui s’y trouvent sont eux-mêmes les
véritables pécheurs. Les accusateurs oublient qu’ils sont aussi des malades
et qu’ils ont besoin de guérison.
2.
L’hôpital et la charité chrétienne
A
l’origine, l’hôpital vivait de la charité. Il vivait de dons, d’aumônes, de
legs que des bienfaiteurs lui offraient. Les riches, les notables, les
seigneurs donnaient des terres et de l’argent aux églises, afin que ces
ressources servent à la construction d’hôpitaux. L’Hôpital était donc une œuvre
chrétienne. Pendant des siècles les soins étaient assurés par des ordres
monastiques. L’hôpital était voué aux plus démunis, aux sans-abri, aux malades
de l’âme comme aux malades du corps. Il accueillait également les personnes
âgées, les enfants abandonnés, les pèlerins et voyageurs de passage. On ne
l’appelait d’ailleurs pas « hôpital » mais « Hôtel-Dieu », « la maison de Dieu » : un
lieu ou règne l’hospitalité divine. Le mot « hôpital » prononcé
autrefois « hospital » rime avec hospitalité : ils partagent la
même racine.
N’oublions
pas que les bases du métier d’infirmière furent posées par des religieuses chrétiennes
entièrement dévouées à leur mission. Les soins prodigués étaient gratuits, car
les malades étaient sans ressources et trop pauvres pour payer.
Alors ne
devrait-on pas appeler les églises : l’hôtel Dieu ? Un lieu d’accueil
où l’on prodigue gratuitement toutes sortes de soins pour le corps comme pour
l’âme ?
3.
Et la foi a-t-elle aujourd’hui son hôpital ?
Deux
termes latin montrent le sens profond de l’hospitalité chrétienne : hospes et hospitis qui signifient à la fois : celui qui reçoit et celui
qui est reçu. Une main tendue et une main reconnaissante.
Où est
passé le but de notre foi en Christ lorsque Jésus répond aux pharisiens après
cette question : « Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains
et les gens de mauvaise vie?…. Jésus dit: Ce ne sont pas ceux qui se portent bien qui
ont besoin de médecin, mais les malades ». Et
de nos jours, pourquoi tant d’Eglises trient-elles leurs membres ? La sélection se fait généralement
sur des critères absurdes. Si nous
trions les blessés selon leur apparence, nous avons déjà oublié le Médecin.
L’Église n’est pas un musée pour saints bien
habillés.
Elle est une salle d’urgence pour pécheurs blessés. Elle devrait comme l’hôpital le fait et comme il leur rappelle leur
mission première : accueillir toute personne malade perdue ou abandonnée.
Or, trop souvent les médecins des églises prennent l’habit de magistrats qui
jugent et qui condamnent au lieu de porter secours et de soigner. Il y a trop
de mercenaires et de loups ravisseurs dans les assemblées pour que s’organise
une véritable hospitalité. Une brebis malade a besoin d’un médecin qu’elle soit
une brebis blanche ou noire.
4.
L’hôpital samaritain
Dans la parabole, le
bon Samaritain agit comme un vrai médecin, un vrai disciple de Christ. Voyant
un homme sur le côté du chemin à moitié mort, il ne cherche pas à connaître qui
il est. Il ne demande ni son identité spirituelle, ni son passé ; il ne discute pas pour
connaître sa part de responsabilité, ni s’il est à même de pouvoir payer ses
soins et de rembourser son bienfaiteur. Le bon samaritain, soigne en agissant
comme un médecin de campagne. Il voit tout de suite la souffrance et le niveau
de blessures de l’homme à terre. Il bande ses plaies et soignent ses blessures, avec de l’huile et du
vin, les antiseptiques de l’époque. Sans se poser la question du mérite, le
Samaritain porte sur sa monture le blessé comme s’il était son propre enfant.
Il le conduit dans une auberge (un hôtel-Dieu avant l’heure). Il se porte même
garant financièrement. Il paiera tous les frais du malade à l’aubergiste. C’est
l’hospitalité totale : sans condition- sans jugement-sans calcul- sans à priori
sur l’apparence. Jésus ne dit pas : « admirez-le ! »,
non. Il n’aura que quelques mots pratiques pour conclure : « va et fais de même ».
5.
L’hôpital de Mammon
Aujourd’hui, dans le
monde, la tendance des services hospitaliers n’est plus à la charité, mais
c’est Mammon qui s’y est invité. L’infirmière de l’Hôtel Dieu de Paris, elle
passe plus de temps dans des charges administratives, qu’au chevet du malade à lui
prodiguer son attention et ses soins. En République démocratique du Congo un
pays soi-disant très chrétien, il est souvent impossible de sortir de l’hôpital
si les frais médicaux ne sont pas réglés. Tant que la facture n’est pas
entièrement soldée, le malade reste gardé (manu militari s’il le faut) dans
« une chambre prison ».
Une enquête de presse de 2018 a montré que, dans plusieurs hôpitaux de
Lubumbashi (la deuxième ville du Congo qui compte près de 3 millions
d’habitants), des personnes ont été retenues des semaines, des mois, voire
des années parce qu’elles ne pouvaient pas payer leur facture hospitalière,
même après avoir été jugées médicalement guéries. La RDC est-elle un cas
isolé ? Des cas similaires de patients gardés plusieurs semaines ont été
rapportées au Ghana, comme en Inde.
Le Moyen-âge
est souvent qualifié d’ère de ténèbres avec son régime féodal composé de rois,
de seigneurs et leurs cerfs corvéables à merci. Là aussi les préjugés ont
frappé fort. L’hôpital était c’est vrai dans des conditions sanitaires très succinctes,
avec peu de moyens comparés à la technologie d’aujourd’hui, néanmoins c’était
un lieu de refuge comme d’assistance sociale, médicale et spirituelle.
Pour ma part, dès
que l’occasion s’est présentée, j’ai eu à cœur de participer aux frais médicaux
de mes frères et sœurs congolais lorsqu’ils étaient hospitalisés et qu’ils ne
pouvaient payer leurs soins. Je ne l’ai pas fait pour un gain quelconque. Je
l’ai fait parce qu’il me semble « normal » d’agir ainsi en tant que
simple chrétien. Je suis ému de compassion devant une mère qui pleure son
enfant malade et qui ne peut payer les soins (même si elle ne fréquente
aucune église): car c’est une double peine pour elle. Et je ne me sens pas être
rempli d’une mission spéciale. J’ai répondu dans mon for intérieur à l’ordre de
Jésus : « va et fais de même
pour ton prochain ». Je n’agis pas ainsi parce que je l’ai lu dans la
Bible, mais parce que mon cœur régénéré par l’Esprit saint me le dicte. La
Bible et le bon samaritain me confirment que l’esprit qui m’anime est saint. Si
je m’étais surpris à penser autrement, comme par exemple que Dieu pourvoira à
leur besoin, qu’ils n’ont qu’à s’organiser entre frères pour faire des
collectes et que ma prière leur suffit, aurais-je été satisfait ? Aurai-je
eu cette joie de donner ? Cette joie de participer à la guérison de
l’enfant et au soulagement d’une mère ? Qu’aurai-je ressenti si je m’étais
trouvé dans la même situation avec un enfant malade ? N’aurai-je pas aimé
qu’un simple chrétien même à des milliers de kilomètres puisse m’aider aussi rapidement
à soulager mon fardeau? Oui certainement.
6.
Quand l’ordinaire devient
extraordinaire
Pourquoi j’insiste
tant sur une bienveillance « normale » ? Pour dire qu’aider une personne comme je l’ai fait ou comme le fait le
bon samaritain n’a rien d’extraordinaire en soi. Jésus ne le félicite même pas
dans l’histoire. Il n’y a pas d’éloges particuliers à son égard. Mais dans
les faits, n’est-ce pas celui qui a été aidé et qui a été secouru qui trouve
cela extraordinaire ? C’est le juif mourant qui a été relevé et rétablit par
un Samaritain (qu’il méprisait peut-être auparavant) qui loue le Seigneur avec
reconnaissance. Il est bouleversé, transformé et il n’aura plus jamais la même
opinion des Samaritains. Ses yeux s’ouvrent à une vérité nouvelle.
Car cette expérience
changera sans doute aussi sa vision de la foi. Une foi qui repoussera ses
frontières ; qui ne s’arrêtera plus au seul peuple juif.
Ce qui pour celui
qui aide, peut sembler un geste simple, presque anodin peut avoir des
conséquences immenses dans la vie de celui qui reçoit. Faut-il nécessairement
réaliser de grands efforts pour produire
des conséquences extraordinaires ? Ce préjugé est faux. Les faits montrent
qu’un verre d’eau,
une main tendue, une écoute attentive, un acte de compassion, qui ne coûte
presque rien… peuvent devenir pour l’autre une délivrance, une lumière, un
signe de Dieu.
Même leurs proches,
inquiets et troublés, ont été délivrés à leur tour, comme une grâce qui se
prolonge.
Souvent,
nous ne mesurons pas l’impact spirituel d’un secours offert au bon moment.
Une aide discrète peut faire naître la foi dans un cœur qui se croyait
abandonné.
Elle peut raviver une foi qui s’éteignait, ou encore transformer la
compréhension que quelqu’un avait de Dieu.
7.
L’hôpital d’Obed-Edom
Je pense
que c’est ainsi que David, deuxième roi d’Israël, a ravivé sa foi et qu’il a
mieux compris les voies divines.
Après
qu’Uzza, terrassé pour avoir retenu l’Arche de l’Alliance, David fut saisi de
crainte. Il était même perdu. Lui qui voulait ramener l’Arche à Jérusalem se
retrouva soudain paralysé.
La présence de Dieu, qu’il désirait tant, devenait redoutable. Alors n’osant
pas poursuivre le chemin. Il confia l’Arche à Obed-Édom,
un Lévite peu connu, discret, pas un héros national. Son nom en tous les cas parle par son sens
étymologique. La deuxième particule de son nom, Edom, renvoie à la descendance
d’Esaü (un peuple souvent rival d’Israël). Mais David avait déjà brisé les
préjugés concernant les philistins puisque à plusieurs occasions, il avait été
secouru par eux.
Et
pourtant, c’est chez ce Lévite que la présence de Dieu s’installa.
Cette
présence se manifesta dans l’hospitalité, mais aussi dans l’aide dont David
avait besoin pour retrouver sa foi, la foi en Dieu qu’il avait au départ.
Le récit
insiste juste sur la bénédiction que reçu le Lévite pour son secours apportée
au roi. Et la Bible dit en toute simplicité : «L'arche de Dieu resta trois mois dans la maison
d'Obed-Edom, dans sa maison. L’Éternel bénit Obed‑Édom et toute sa maison
». 3 fois le mot maison apparait ici comme pour montrer une grande sainteté qui
y est rattachée. L’hôtel Dieu fut établit dans sa maison : hospes et
hospitis celui qui reçoit et celui qui est reçu. Une main qui gracie devient elle-même une main qui est graciée.
Car celui qui a été secouru voit soudain la grâce à l’œuvre, non pas dans
de grands discours, mais dans un geste concret, incarné, espéré et qui n’attend
aucune explication de l’autre. C’est ce que David avait besoin de vivre pour
revenir avec l’Arche de Dieu à Jérusalem. La lumière est venue d’Obed-Edom
comme elle vient dans le récit des Evangiles : du bon samaritain.
Matthieu
5 :16 : « «
Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin
qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les
cieux. ». Ce verset ne prend il pas tout son relief avec les actes qui
portent secours ? C’est ainsi que si nous sommes fidèles dans les petites
choses de la foi, nous verront les grandes. Le secours fait en présence d’un
grand public nous impressionne toujours. Mais les petits secours faits dans la
clandestinité n’en sont pas moins valorisés aux yeux de notre Seigneur. Car il
juge selon la justice et non l’apparence.
Chaque
croyant doit prendre conscience qu’il peut à un moment de sa vie devenir un
ange protecteur pour son prochain. Dieu nous arme alors comme un ange le serait
pour aller porter secours. Car porter secours : c’est une parole de Dieu.
Et cette parole s’entend. Elle résonne à l’intérieur. La foi vient de se qu’on
entend. Et ce qu’on entend produit une action : la délivrance.
8.
L’hôpital de la foi
Pour conclure.
Nous accueillons notre prochain comme Jésus-Christ le fait et comme un hôpital
accueille les malades. Dans cet Hôtel-Dieu, nous sommes alors l’assistant du grand
Médecin (Dieu) et nous soignons, nous restaurons, nous réparons ce qui est
cassé.
C’est l’image de la grâce. C’est un lieu où personne n’est jugé. Un lieu où
on ne mérite pas la guérison, on l’a reçoit. Dans cet endroit, il n’y a plus de
honte à être vulnérable et fragile. Il n’y a que de l’amour et de la
reconnaissance. Car après un accompagnement pas à pas, on y ressort avec une
transformation physique mais surtout intérieure. Alors ne regardons pas cet hôpital
comme un bâtiment majestueux, dont l’implantation serait un Haut lieu de la foi.
L’hôpital de la foi se trouve rue de l’inconnu. Il se monte comme un camp de
nomades, sous tente ; et comme les hôpitaux militaires, au milieu des
combats, dans l’urgence, pour apporter une aide là où le besoin est le plus
fort. Cet hôpital de campagne est par définition très mobile et provisoire.
C’est Dieu qui montre le chemin. On ne sait pas où la maison d’Obed-Edom se
situait, où se trouvait l’Arche de l’Alliance que David avait confié au Lévite.
La présence de Dieu se meut dans la nuée, comme sa grâce qui touche celle ou celui
qui ne le méritait pas en apparence.
Amen

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