608
Par Eric
Ruiz
Jésus-Christ, comment a-t-il pu connaître un moment ténébreux lors de son passage dans le jardin de Gethsémani ? Lui qui est lumière… comment peut-il être touché par les ténèbres ?
Gethsémani
intrigue fortement les chrétiens. Ce lieu dérange, il déstabilise. La raison
tient à la fragilité du Christ qui renvoie les croyants à un malaise profond. Ce malaise provient de la représentation
qu’ils se font du fils de Dieu. Lui, qui possède la puissance de Dieu comment peut-il
vaciller ? Peut-il faillir comme un simple être humain ? C’est du
Père directement qu’il tient toute sa force. Si le Fils de Dieu perd pied,
comment pouvons-nous ne pas nous effondrer nous aussi ?
Car s’il
peut défaillir… vers quels saints se tourner pour y puiser sa force ?
Les
catholiques ont leurs réponses. Ils ont trouvé une foule de saints pour
intercéder, une figure pour chaque combat difficile. Pour lutter contre l’alcoolisme
on prie Notre Dame de Guadeloupe. Pour acquérir de la sagesse, c’est Notre Dame
des lumières. Saint Christophe pour la protection d’un voyage ; contre les
envoutements, Saint Cyprien ; on prie de même Saint Paul contre les
angoisses et la peur, etc.
N’ont-ils pas confondu la créature avec le créateur ? Car Jésus est le seul chemin. Se fier à un autre c’est prendre un autre chemin, même si cette personne incarnait autrefois une onction et des valeurs supérieures de piété.
Si ce qu’a
vécu Jésus avant d’être trahi a tant déstabilisé les croyants (rappelez vous,
Pierre ira jusqu’à renier Jésus trois fois après qu’il fut arrêté et emmené
devant les autorités) c’est sans doute parce que la vison chrétienne repose
surtout sur un manichéisme absolu : c’est soit la lumière ou les ténèbres.
On est soit dans l’un, soit dans l’autre. Le royaume des ténèbres c’est Satan.
Le royaume de la lumière c’est Dieu. Entre les deux c’est le vide absolu, le
néant. Le grand prêtre qui a reçu des hommes l’autorité pour juger les péchés ne
lésine pas. La sainteté ou l’hérésie.
Or, il y a
des fluctuations comme des moments de clair obscur. Un ciel bleu lumineux peut
se couvrir de nuage comme la pleine lune éclaire la nuit. La nuit elle aussi
est passagère et ne dure que quelques heures avant que le soleil ne vienne
poindre ses rayons du matin. Pour Jésus les ténèbres de Gethsémani ont été son
lot un court instant avant que la lumière luise encore plus fort.
Les
personnes catégoriques sur leur état, celles qui croient dans une foi absolue
souffrent énormément. Dès la moindre épreuve qui les touche ou qui touche un de
leur proche, ça y est, elles discernent qu’elles sont dans les ténèbres. Satan
est devenu leur maître, le péché les lient, elles ont besoin d’une délivrance,
d’un exorcisme. Ou alors, ces croyants ne voulant pas être juger par les
autres, cachent leurs épreuves et préfèrent simuler une foi constante, une joie
permanente, une paix inébranlable. Mais au fond d’eux, ils luttent pour garder
un semblant de vérité. La foi ce n’est ni la culpabilisation, ni la
dissimulation.
La vie de
foi, ce n’est pas blanc ou noir. Ce n’est pas un verdict : «
destiné à l’enfer » ou « destiné
au paradis », ou encore pour les meilleurs « voué à être à la droite
de Dieu ».
La
tradition chrétienne identifie systématiquement le blanc à la sainteté. Ceux qui ont été baptisés ont été lavés de
leurs péchés. Leur vêtement est par conséquent blanc. Il ne peut plus exister
d’autres couleurs.
Or, Il y a
des zones d’ombres passagères. Le gris est un état que tous les chrétiens
connaissent maintes et maintes fois. Faut-il en avoir honte ? Faut-il le
cacher comme une malédiction ?
Qui, malgré
sa foi n’a pas connu des états de confusion ? Un cœur partagé ? Des
moments de tristesse, d’angoisse, une perte de courage, une désillusion, un
abattement ?
Jésus n’a-t-il
pas dit lui-même à ses disciples avant qu’ils soient troublés et anéantis par
ce qui allait se produire à Golgotha: « Vous
aurez des épreuves difficiles, mais prenez courage j’ai vaincu le monde »
Il est
curieux de constater que pour les choses du monde des chrétiens semblent
éclairés. Ils critiquent la vision très simpliste d’une société à deux clans
opposés. Le clan du bien : les démocrates modérés et le clan du mal :
leurs opposants qualifiés d’extrême gauche ou de d’extrême droite. Ils réfutent
le jugement hâtif ; comme celui de considérer une personne bonne ou
mauvaise simplement sur une l’opinion qu’elle se fait en faveur d’une cause. Ils
s’offusquent par exemple contre cette haine raciste selon laquelle défendre
la cause d’Israël, fait de soi un sioniste ou défendre la cause des habitants
de Gaza fait de soi un pro Islam. Ces croyants éclairés critiquent le manque de
nuance de cette vision et parlent même d’un problème d’intelligence. Mais dès
que l’on parle avec eux de religion, ils adoptent une vision binaire. Ils gomment
alors les espaces intermédiaires, les nuances. On est vite catalogué soit dans la
lumière, soit dans l’obscurité absolue. Ce sont des aveugles qui critiquent
d’autres aveugles.
Oui, un état d’aveuglement peut toucher un homme de foi. Mais l’est-il
forcément pour toujours ? Pour certains oui cela sera leur sort parce
qu’ils ont blasphémé contre l’Esprit Saint. Mais leur jugement ne nous
appartient pas. Et puis, pour beaucoup, l’aveuglement reste temporaire et
partiel. Ils voient clair sur certains points mais une part de l’Evangile leur reste
voilée.
« Il vous
a délivrés de la puissance des ténèbres. » (Colossiens 1:13). Les
ténèbres peuvent nous toucher momentanément. Mais ces ténèbres ont perdu leur
puissance. Ils ne nous maintiennent pas la tête sous l’eau indéfiniment et
surtout ils ne peuvent nous détruire.
Si les « Les
hommes ont préféré les ténèbres à la lumière. » (Jean 3:19) ce n’est
plus le cas pour ceux qui aiment Dieu. Ils préfèrent la lumière. Ils viennent
et reviennent toujours vers elle.
Tandis que ceux qui aiment les ténèbres manifestent le contraire, ils
reviennent toujours vers l’obscurité. Ils sont antéchrists et les ténèbres sont
ce qu’ils préfèrent.
Pour certains le gris est un passage pour aller vers le blanc lumineux,
tandis que pour d’autres, le gris n’est qu’un passage pour revenir au noir
ténébreux.
Aussi pour les enfants de la lumière, ils peuvent traverser cet « entre deux » sans être perdus pour
autant.
Alors, nous n’avons pas à nous inquiéter quand ils défaillent. Nous sommes
avertis que cela doit arriver. Aussi nous avons la mission de les soutenir, de
les encourager, de les exhorter pour qu’ils retrouvent le chemin de la lumière
plus rapidement.
Jésus (pour certains) serait en train de mentir quand il dit à ses
disciples avant d’aller dans le jardin de Gethsémani : « Vous,
vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes épreuves; »
(Luc 22 :28). Jésus sait :
qui parmi
les disciples allait le trahir, ensuite,
qui allait
s’endormir au lieu de prier avec lui,
qui allait
fuir et
qui allait
le renier par trois fois au chant du coq.
Ont-ils
persévérer à ce moment avec lui ? Non à priori.
Mais Dieu
ne regarde pas quand nous trébuchons. Il tient compte des moments où nous
allons vers la lumière et il tient compte des actes lumineux que nous faisons. « Le Seigneur dit: Simon, Simon, Satan vous a réclamés,
pour vous cribler comme le froment. 32Mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille point;
et toi, quand tu seras converti, affermis tes frères. » (Luc
22 :31-32). Jésus sait très bien que la foi humaine n’est pas dans une
lumière absolue. Il sait que des nuages viendront assombrir le ciel. Que la repentance et la conversion permettront
un retour lumineux. Et c’est ainsi que la lumière sera toujours présente. Simon
Pierre reviendra toujours vers la lumière pour affermir ses frères.
Jean,
lorsqu’il écrit sa première épitre sait aussi que lorsqu’on donne accès au
péché, on marche dans les ténèbres : « Mais celui
qui hait son frère est dans les ténèbres, il marche dans les ténèbres, et il ne
sait où il va, parce que les ténèbres ont aveuglé ses yeux. »(1
Jean 2 :11). Que fait Jean ici ? Condamne-t-il ceux qui haïssent ou
bien les exhorte-il à se comporter différemment pour marcher dans la
lumière ? Jean commence le deuxième chapitre ainsi : « 1Mes petits enfants, je vous écris ces
choses, afin que vous ne péchiez point. » Il ne dit pas de
condamner et d’excommunier ceux qui marchent dans les ténèbres. Mais il incite
chacun à revenir à ce qu’il a reçu au départ, à revenir à son onction pour
demeurer en Christ. Son exhortation est un vrai plaidoyer à demeurer en Christ
en se détournant des séductions du monde (v 15).
En lisant
ce chapitre de Jean, moi je me sentirai repris si j’éprouvais une aversion
contre un frère. L’esprit de repentance me saisirait. Je souhaiterai lui
demander pardon ou réparer au plus vite cette faute. Remarquez bien que Jean
s’adresse à de veritables croyants pour qu’ils sortent de leurs zones grises afin
d’aller vers le blanc lumineux. Jean n’exhorte pas les autres. Aux autres, il
dit qu’ils sont partis parce qu’ils ne supportaient plus la lumière. « Il y a maintenant plusieurs antéchrists…19Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas
des nôtres; car s'ils eussent été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous,
mais cela est arrivé afin qu'il fût manifeste que tous ne sont pas des nôtres. ».
***Ce
retour à la lumière en quittant nos zones grises, Jean en fait un nouveau
commandement.
« 8Toutefois, c'est un
commandement nouveau que je vous écris, ce qui est vrai en lui et en vous, car
les ténèbres se dissipent et la lumière véritable paraît déjà ».
Ce verset est
essentiel à comprendre En Dieu comme en chacun de ceux qui croient en lui se
trouve une zone ténébreuse qui se dissipe pour que la lumière véritable
paraisse. Et d’ailleurs, c’est au moment où les ténèbres se dissipe que la
lumière est la plus forte.
La lumière véritable finit toujours par paraître, dit Jean. Pour ceux qui aiment Dieu, même lorsque le gris s’installe, la lumière finit toujours par reprendre sa place parce qu’elle a été mise en chacun de ceux qui croient. Le commandement c’est de ne cesser de croire que la lumière véritable est déjà là. C’est de croire aussi que nos ténèbres, ces zones grises sont déjà du passé. Croyons que Dieu ne cesse de rallumer ce qui a été pour un temps obscurcie.
Dieu ne nous évalue pas
sur nos épreuves, mais sur la soif de notre cœur à le chercher malgré nos
déboires et nos souffrances.
Alors, comment regarder nos zones grises? Comme des passages, Comme des appels.
Ce sont des espaces où la lumière nous saisira pour nous faire grandir.
1 Pierre
5 :10 : « Le Dieu de toute
grâce, qui vous a appelés en Jésus-Christ à sa gloire éternelle, après que vous aurez souffert un peu de
temps, vous perfectionnera lui-même, vous affermira, vous fortifiera, vous
rendra inébranlables. »
La réponse
essentielle est finalement celle‑ci :
Et si le chemin vers la
lumière passait justement par ces zones grises que nous redoutons tant?
La foi n’est pas évaluée à l’absence de chute mais à la
direction du cœur.
Et c’est ainsi que nous marchons sur les
pas de notre guide souverain. Nous
faisons comme Jésus, nous traversons les ténèbres sans en être contaminé.
Alors, comprenons
bien que le gris est un lieu de passage, pas une destination.
Accueillons
nos fragilités sans les dramatiser, ni les diaboliser.
Soutenons ceux qui trébuchent au lieu de les juger, de les cataloguer, puis de
les abandonner.
Aimer, ne
cessons d’aimer en toutes circonstances, bonnes ou mauvaises. Quitter ses zones
grises se fait en arrêtant un travail dur et pénible pour entrer dans son
sabbat. Un sabbat c’est un lieu de repos. Ce repos est en Christ et ce jour et un
nouveau jour, un nouveau commencement. Car c’est dans ce sabbat que la lumière
brille au plus fort. Ce jour de fête ou de célébration marque un vrai temps de
repos, de paix de plénitude, sans oublier de guérison.
Amen




